Troubadours, organum et Ars nova

Histoire de la musique · Aux origines : le Moyen Âge · Niveau 2 · 14 min

Le chant grégorien n'est qu'une partie du paysage médiéval. Entre le XIe et le XIVe siècle, deux mondes se transforment en parallèle : hors de l'église, des poètes-musiciens inventent la chanson d'amour ; dans les cathédrales, des chantres apprennent à superposer plusieurs mélodies. C'est la naissance de la polyphonie, l'une des grandes inventions de la musique occidentale.

Les troubadours et la chanson d'amour

Dans le sud de la France, à partir de la fin du XIe siècle, les troubadours composent des chansons en langue d'oc, la langue du peuple, et non plus en latin. Le plus ancien dont les poèmes nous soient parvenus est un grand seigneur, Guillaume IX d'Aquitaine. Leur sujet favori : l'amour courtois, l'adoration respectueuse d'une dame inaccessible. Au nord, les trouvères font de même en langue d'oïl ; en Allemagne, les Minnesänger. Parmi les trouvères, Adam de la Halle écrit à la fin du XIIIe siècle le Jeu de Robin et de Marion, une pastorale mêlant dialogues et chansons.

Ces chansons sont notées sans rythme précis et sans accompagnement : les manuscrits ne donnent que la mélodie et les paroles. On sait par les textes et les images qu'on les accompagnait de vièles (ancêtres du violon), de harpes, de luths, de flûtes. Les musiciens d'aujourd'hui reconstituent donc ces accompagnements, chacun à sa manière : deux enregistrements d'une même chanson peuvent sonner très différemment.

L'organum : ajouter une deuxième voix

Dès le IXe siècle, un traité (la Musica enchiriadis) décrit une manière d'orner le chant : une deuxième voix double la mélodie grégorienne une quarte ou une quinte plus bas, note contre note. On appelle cela l'organum. Le son est creux, solennel, très différent de nos accords. Voici le principe, appliqué au début de l'hymne Ut queant laxis que vous connaissez (exemple de démonstration) :

M:none
L:1/8
Q:1/8=100
K:C
[F,C] [G,D] [_B,F] [G,D] [A,E] [G,D] |]

Peu à peu, la deuxième voix gagne sa liberté : elle va en sens contraire, puis déroule de longues vocalises au-dessus du chant, qui s'étire en notes très tenues. La voix qui tient le chant d'origine s'appelle la teneur (du latin tenere, tenir) : c'est l'origine de notre mot « ténor ».

Notre-Dame de Paris, vers 1200

La cathédrale Notre-Dame est en chantier depuis 1163 quand ses chantres en font le centre musical de l'Europe. On y associe deux noms : Léonin, à qui l'on attribue un grand recueil d'organums à deux voix pour toute l'année liturgique (le Magnus liber organi), et Pérotin, qui l'enrichit et ose des pièces à trois et même quatre voix, comme Viderunt omnes et Sederunt principes. Les voix supérieures dansent sur des rythmes répétés (les modes rythmiques) au-dessus de la teneur qui s'étire comme un bourdon : c'est hypnotique et lumineux, à la mesure de l'architecture gothique.

Au XIIIe siècle naît une forme nouvelle, le motet : on ajoute des paroles aux voix supérieures, parfois des textes différents chantés en même temps, en latin et en français, sacrés et profanes mêlés !

L'Ars nova et Guillaume de Machaut

Vers 1320, des traités associés à Philippe de Vitry décrivent un « art nouveau », l'Ars nova. Grâce à une notation plus fine, on peut diviser une valeur en deux aussi bien qu'en trois, écrire des rythmes plus variés et plus vifs. Ces audaces inquiètent : le pape Jean XXII, dans un texte des années 1320, reproche aux nouveaux musiciens de hacher les mélodies et de faire oublier le chant sacré.

Le grand maître de ce style est Guillaume de Machaut (vers 1300-1377), poète et compositeur, chanoine de Reims. Il écrit des chansons aux formes fixes (ballades, rondeaux, virelais), des motets, et la Messe de Nostre Dame (début des années 1360), la plus ancienne messe polyphonique complète connue composée par un seul auteur. Il veille lui-même à faire copier ses œuvres en beaux manuscrits : c'est l'un des premiers musiciens soucieux de laisser une œuvre complète à la postérité. Son rondeau Ma fin est mon commencement est un jeu d'esprit : une voix chante la mélodie de l'autre à l'envers.

Les danses et la musique des villes

Il nous reste aussi quelques danses instrumentales, comme les estampies des XIIIe et XIVe siècles, et des recueils de chants de pèlerins, comme le Llibre Vermell de Montserrat (XIVe siècle), ou les Cantigas de Santa Maria réunies à la cour d'Alphonse X de Castille au XIIIe siècle. Le noël allemand In dulci jubilo, encore chanté aujourd'hui, remonte lui aussi au XIVe siècle.

Ce qu'il faut entendre

  • Des consonances « vides » : quintes, quartes et octaves dominent, les tierces sont encore rares aux points d'arrivée.
  • Des voix superposées qui vont chacune leur chemin, souvent à des vitesses différentes, au-dessus d'une teneur lente.
  • Des rythmes répétés, dansants, souvent ternaires dans l'école de Notre-Dame.
  • Des cadences (fins de phrase) très reconnaissables, où les voix se resserrent sur une octave ou une quinte.

À écouter

  • Pérotin : Viderunt omnes (organum à quatre voix).
  • Guillaume de Machaut : Messe de Nostre Dame ; le rondeau Ma fin est mon commencement.
  • Une chanson de troubadour, par exemple de Bernart de Ventadorn, dans deux interprétations différentes.
  • Le Llibre Vermell de Montserrat ; une estampie instrumentale.

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